Je connais des secrets.
Ceux des villes mortes quand les grues sont sur le point se s’y battre,
Quand les rues ne vont plus nulle part sous la lumière remplacée,
Quand les égouts charrient les corps désenchantés.
Je connais le secret des plaisirs lacérés par l’illusion des mots,
Celui des fantômes violés par les explosions métallique,
Là où la femme n’existe pas.
Je suis celui qui sait et qui va se coucher. J'attends les secondes arrachées à la culpabilité d'être.
Le désir ne sera pas, ou plutôt il s'infiltrera, méconnaissable comme un amour perdu, irriguant les lourdeurs de l'espace de sa soif jamais éteinte.
Car nous seront déçus, comme nous le fûmes d'autre temps et d'autres jours mal effacés.
L'interdit des mots étrangle la possibilité, et même l'espoir, de la plus frustre des communications, laissant la communion clandestine éclore dans un improbable printemps de froid et d'ombres.
L’été triomphant nous échappera. A quoi sert le soleil ?

 

 

La trace de l'aigle dans l'air Deux questions retinrent mon attention en ce début de soirée : Comment doit-on appeler un médecin militaire, par son grade ou son titre de docteur ; La jeune fille allongée demi nue devant nous pouvait-elle être qualifiée de sexuellement désirable. .
J’utilisai « Mon Colonel », mais plus tard, et pendant longtemps je devais me dire que l’appellation la plus convenable eût été « docteur » puisque la fonction présente de l’homme était médicale.
Pour la seconde question la chose s’avérait encore plus complexe. Isilda avait douze ans et son origine portugaise me paraissait peu en harmonie avec les sous-vêtements que certains auraient qualifiés de « sexy ».
J'aurais voulu dire au médecin que je ressentais des douleurs horribles à l'estomac dues probablement au fait que j'avais tenté une réanimation sur Isilda et que dans le stress j'avais aspiré au lieu se souffler avalant toute les déjections buccales fortement parfumées de l'odeur d'incendie. Mais je n'osais dire au lieutenant colonel que j'avais lamentablement échoué dans ma tentative.
« Nous arrêtons la réanimation, nous n'avons pas pu monter tout le matériel à cause de l'état de l’escalier, pouvons-nous prendre la nappe pour le petit ?». Mais ma réponse « Aucun problème mon Colonel » se révéla imprudente et me coûta dans la suite des événements certains désagréments qui furent les plus complexe à gérer de la journée ; j'avais oublié que je n'étais pas chez moi mais chez ma mère.
Ensuite arriva un temps d'attente. Les pompiers partis, les policiers n'étaient pas encore arrivés. Commença le remord. Pourquoi avais-je tenté de ranimer la jeune fille et pas son petit frère. J'y voyais le résultat d'un intérêt déplacé pour les sous vêtements inattendus d'Isilda. Je me vis en pervers ayant sacrifié la vie d'un petit garçon au bénéfice incertain de sa grande sœur qui provoquait un émoi particulièrement louche et déplacé dans mon esprit détraqué. J'oubliais que dans ma nullité j'étais bien incapable de sauver qui que ce fût. Heureusement ma mère commença à s'enquérir de sa nappe ce qui me permit sans succès de la rappeler à la dignité qui sied aux personnes en présence de deux cadavres. Suivit une conversation assez confuse sur l'opportunité d'utiliser le terme cadavre, « les petits » eussent été préférable.
Arrivèrent les gardiens de la paix, qui ne s'estimèrent point compétent, leur position hiérarchique étant trop modeste, pour régler l'affaire de la nappe. Ils m'informent que le commissaire avait autorisé une chaîne de télévision à filmer. Je leur fis part de mon refus. Un gardien me dit que j'ai raison, que le commissaire était prêt à se déculotter devant la presse et que tout le monde en souffrait au commissariat. Suivi un long exposé des problèmes d'un commissariat. Nous devions attendre l'OPJ pour le départ des «corps », première utilisation du terme dans la soirée.
Je promis à ma mère de régler de problème de la nappe avec l'OPJ.
Arriva l'OPJ semblant venir directement l’école des officiers de police. J'eus le droit à une longue dissertation sur la mort et ses rapports au vivant. Je réfléchis à la note que je pourrais lui attribuer, avant de me rappeler que nous n'étions pas à l'université. Je compris qu'il retardait le plus possible le moment d'entrer dans la pièce funèbre. Je pensais qu'il serait bon d'en finir et lui expliquait, avec les mots les plus bêtes que je pus articuler, que le spectacle n'était pas si terrible, qu'elle ressemble à une poupée. L'OPJ, qui semblait réceptif aux pires banalités, dans un moment de force — mais il ce peut que ce fut un instant de faiblesse — entra dans la pièce, constata et dit : « C'est quoi dans la nappe ? ». Le petit frère dis-je — me rendant compte brusquement que je parlais comme dans les romans de la mère de l'actuel amant de mon amie Evelyne, l’OPJ ne savait pas qu'il y avait deux victime, un problème de coordination sans doute. « Bon vous l'avez vu, je vous fais confiance, on ne va pas défaire le bazar, je vous fais enlever ça », paroles qui réglèrent, dans le mauvais sens, le sort de la nappe. L'officier se dirigeant rapidement vers la porte je pensai congru de lui indiquer que la sortie était à droite et les toilettes à gauche. Il opta pour la gauche.
Il ne restait plus qu'à expliquer à ma mère qu'elle devait s'écarter car le spectacle de la levée des corps risquait d'être insupportable pour une dame de son âge, je pensais surtout à la nappe.
Suivi une discussion orageuse sur ma trahison, j'avais avoué que ne n'avait pas saisi l'OPJ du problème de la nappe. Je lui expliquai que de toute façon ce genre d'affaire ne pouvait être régler qu'au niveau du commissaire avec lequel nous étions maintenant plutôt en froid les gardiens de la paix ayant ordonné à l'équipe de FR3 de déguerpir, trop contant de priver leur patron des honneurs, d'ailleurs hautement improbable, du journal télévisé. Mais, m'engluant dans le mensonge, je promis de régler la question au téléphone avec le cabinet du Préfet de Police, ou le procureur de la République. Je n'écartai pas la compétence du juge d'instruction si une information avait été ouverte. Je devais me dire que le moment était idéal pour un bon cour de droit.
Enfin, après ces agissements sans honneurs je pus m'éclipser pour le commissariat, signer une dizaine de papiers et rentrer chez moi.
Evelyne était devant ma porte. Il y a deux ou trois chose que nous ne comprendrons jamais d'une femme. Une première réflexion inutile me retint pas plus longtemps que les quelques secondes qu'elle ne méritait pas : Pourquoi n'avait-elle pas mis de soutien-gorge et n'était-elle pas parfumée ? J'y voyais une contradiction existentielle, bien à tort sans doute. Le rapport difficile à l'argent qu'entretenait A. son amant du moment était, à la réflexion, l'explication plus vraisemblable qu'une opération complexe de séduction. D'ailleurs Evelyne s'intéressait peu à la séduction, ce qui est souvent le cas des femmes qui n'ont jamais vu d'homme qu'à leurs pieds. Elle était belle, vénéneuse autant qu’innocente si la chose est possible.
Elle remarqua immédiatement, que j'avais un visage peu habituel. Je n'appréciai pas à sa juste mesure l'intérêt exceptionnel qu'elle portait à un être humain autre qu'elle même. Je dis une idiotie infantile comme « Il y a eu un incendie chez ma mère, deux enfants sont ». Elle arrêta là, jugeant probablement démesuré l'élan vers autrui consenti : « Tu dois être contant toi qui aime les pompiers ». Je me rends maintenant compte que j'aurais pu lui parler, lui expliquer finalement la vie, que je connaissais moi même si peu. Je la méprisais trop, elle tenait simplement le rôle que je voulais qu'elle tînt auprès de moi et qui me dispensait d'être pour devenir un simple miroir reflétant une beauté provisoire. J'aurais pu m’efforcer de la sauver se soir là, comme je l’avais fait pour Isilda. Mais je ne sais pas si je savais.
Ensuite j'ai du répondre «pourquoi pas » à une série de questions.
Tu m'invites à dîner
Ca te dérange si après je passe la soirée avec A. D'ailleurs il viendra nous rejoindre pour le café.
Je pourrais revenir dormir chez toi ?
Comme je l'avais prévu A. arriva à l'apéritif, passa le repas à expliquer qu'il était le véritable auteur du livre qui avait valu à sa mère le prix Goncourt. Comme prévu je réglais l'addition et A. s'éclipsa avec Evelyne en métro. Je me demandai qui paya le billet d'Evelyne et je conclu que j'étais méchant.
Je rentrai chez moi, je devais encore régler l'affaire de la nappe avec ma mère. Après de longues négociations téléphoniques qui me virent faire appel à mes souvenir évangélique, j'avais trop bu, pour expliquer à ma mère que le nappe avait été transcendé en linceul — j'étais très fier de l'expression, sans doute un autre effet de l'alcool — et que d'ailleurs l'assurance allait rembourser. A demi convaincu ma mère alla se coucher dans ce qui restait de l'appartement. Je me demandais, par pure méchanceté comment A. aurait négocié l'affaire de la nappe. Sans doute par un double procès à la Brigade de sapeurs pompiers et à l'institut médico-légal.
Evelyne revint. Je pense que A. qui était presque mon voisin, et qui avait une horreur pathologique de se réveiller au coté d'une femme, trouvait plus économique de la renvoyé chez moi, ce qui lui évitait de payer un taxi. Je les trouvais pathétiques, sans comprendre, dans mon aveuglement, que c'était moi qui l'était à endosser le rôle de l'ami complaisant qui me dispensait de vivre.
Elle était enfin nue dans mes bras. La beauté innommable de ce corps de 25 ans eût pu suffire à fixer pour l'éternité l'instant, si j'eus été capable du sentiment de l'instant, sans y introduire la sa fuite. Il eut fallu faire abstraction de l'odeur, elle n'était pas parfumée, et je commençais à envisager que l'étrange exhalaison ressentie était celle du sperme d'A. Et contemplant son visage de vierge de vitrail, j'y décelais les minuscules traces maléfiques, qui annonçaient ce qu'elle devait devenir, au milieu de pacifique sud, dix ans plus tard, la putain alcoolique d'Ouvéa, morte assassinée auprès de son proxénète trafiquant d'arme. L'instant qui n'avait jamais commencé fut interrompu par la sonnerie du téléphone. A trois heure du matin de n'était pas ma mère pour la nappe, enfin, à juste titre, je l'espérais.
Evelyne c'est pour toi, c'est un monsieur Dupond qui dit qu'il veut te baiser, je réponds quoi ?
C'est le Dupond de la banque dis-lui que je descends. Mais ne fais pas cette tête tu es trop puritain. Enfin seul en m'efforçant de dormir, je m'interrogeai sur la curieuse utilisation du mot « puritain», avant de conclure à la responsabilité d'un certain nombre de substances prohibées ou non et de laisser mon esprit évoquer d'autre problème. Isilda était sans doute arrivée à la morgue avec le petit frère et la nappe. J'ai encore pris quelques minutes à me demander s'il était convenable de téléphoner le lendemain à l'institut médico-légal pour tenter de récupérer l'objet tant désiré par ma mère, la bêtise humaine, enfin la mienne, est insondable. Puis lentement s'imposa l'idée qu'une catastrophe était arrivée et je devrais vivre longtemps avec ces deux pauvres fantômes d'enfants implorant des gestes que je n'avais su accomplir.
La futilité suspend le temps et nous permet de le vivre.